Le prix du Mépris ? Par Luc Bellier — Journal des Arts
Le prix du mépris : l’affaire The Project et le marché de l’art contemporain. Une analyse de Luc Bellier (2005) questionnant les dérives du marché.

Retranscription de l’article
Le prix du mépris ? Par Luc Bellier, Galeriste à Paris spécialisé en art moderne Paru dans Le Journal des Arts (N° 213 – 15 avril 2005)
Vous avez relaté dans vos éditions des 4 mars et 1er avril (JdA n° 210, p. 26, et n° 212, p. 21) une affaire dont la conclusion judiciaire a été rendue le 5 mars à la Cour de New York. Pour les marchands et toute autre personne s’intéressant au fonctionnement du marché de l’art contemporain, il serait regrettable de ne pas prêter attention à l’aberration du verdict.
Pour autant que l’on puisse en faire un résumé, d’après les éléments rapportés dans la presse, l’histoire est la suivante : en février 2001, Jean-Pierre Lehmann, collectionneur franco-suisse fortuné, avance à The Project, jeune galerie alors basée à Harlem et créée par Christian Haye, la somme de 75 000 dollars (83 000 euros). En contrepartie de son prêt, M. Lehmann bénéficiera des avantages auxquels on peut s’attendre d’après les usages du métier : droit de regard sur les œuvres mises en vente par The Project, remise de 30 % sur le prix des œuvres achetées par M. Lehmann à concurrence d’un montant de 100 000 dollars sur ladite remise.
Il pourrait s’agir d’un accord de bonne intelligence entre un collectionneur, désireux de participer au développement d’une galerie et heureux de disposer d’un accès privilégié à certaines œuvres, et une galerie qui doit faire face à une réalité économique. Il n’en est rien. D’emblée, le contrat stipule un droit d’option prioritaire « sur toute œuvre de tout artiste représenté » par The Project et un droit de vision « avant tout le monde, et avant toute institution ». Ce contrat, établi semble-t-il par e-mail, en plus d’octroyer un droit sur l’œil et le travail d’une galerie, donne au prêteur un quasi droit de préemption sur toutes créations futures. Qui plus est, ce droit s’est exercé rétroactivement, M. Lehmann ayant enclenché une procédure au bout de trois ans, après avoir toutefois acquis auprès de The Project des œuvres de Paul Pfeiffer et Julie Mehretu, et utilisé près de 90 % de son droit de remise, dont le solde lui avait été remboursé par chèque.
Où se situe donc le préjudice subi par le prêteur ? Il n’est pas financier car, sur ce plan-là, ses achats à The Project se révèlent de bons choix. M. Lehmann est présenté comme un collectionneur constant, ayant des résidences çà et là, qui dépense 1 000 000 dollars l’an et compte 1 000 œuvres dans sa collection : il n’est pas, assurément, un spéculateur. Néanmoins, c’est en se fondant sur le prix des huit œuvres de Julie Mehretu présentées lors de son exposition à The Project en 2001, et leur valeur estimée aujourd’hui, que le juge, dont la clairvoyance nous renvoie aux magistrats d’Ensor et Daumier, a évalué le manque à gagner pour M. Lehmann : 1 730 000 dollars !
Contrat aberrant
Le dommage ne serait-il pas plutôt à chercher dans l’objet du désir : Julie Mehretu ? Cette artiste talentueuse n’a produit que quatre très grands tableaux. La demande pour ses œuvres a subitement excédé l’offre au point d’hystériser le narcissisme d’un profil type d’acheteurs, en particulier après l’achat par le MoMA (Museum of Modern Art) de New York d’un tableau aujourd’hui exposé au musée.
Pour la plupart de ceux qui ne connaissent pas The Project, il n’est pas inutile de préciser qu’à ses débuts, cette galerie ressemblait à un espace alternatif bien plus qu’à une entreprise commerciale. Cela ne tient pas seulement à la personnalité de son créateur, jusque-là critique d’art, ni à sa situation géographique dans Harlem, mais au fait que c’était un point de rencontre, un va-et-vient permanent d’artistes. J’en ai rencontré beaucoup, dont Julie Mehretu (qui ne connaissait pas la valeur de ses tableaux à la date du procès). C’est un euphémisme de dire qu’il régnait une certaine confusion à The Project. Pour y avoir acheté une douzaine d’œuvres, j’ai eu le loisir de m’arracher les cheveux face aux approximations de la galerie. Néanmoins, j’ai tendance à considérer que, de même que les rats qui y couraient au plafond, cela faisait partie du « jeu » lorsque l’on avait choisi de traiter avec The Project. J’ai, comme d’autres, depuis le tout début, fortement souhaité avoir une œuvre de Julie Mehretu.
Christian Haye me disait d’être patient ; puis la « liste des demandeurs » n’a cessé d’enfler. Pour autant, il y a toujours eu de très bons artistes dont on pouvait acquérir les œuvres à The Project. Le point commun entre eux était une forme d’engagement (ce qui est aussi le cas de Mehretu, mais sa virtuosité empêche de le voir de manière dérangeante).
Sur le plan formel, je m’interroge sur la puissance dissimulée, la complexité d’interprétation d’un document qui a lié M. Lehmann à The Project. À quelles obligations étaient tenues les parties ? Comment The Project devait-il informer M. Lehmann, étant donné « son droit sur tout avant tout le monde » ? N’aurait-il pas dû être prévu une méthodologie ? Pourquoi le collectionneur ne s’est-il pas rendu à l’exposition Mehretu ? S’il convient désormais de contractualiser au-delà des usages du métier, n’y a-t-il pas alors nécessité de contractualiser intégralement, notamment avec les tiers impliqués, au premier rang desquels les artistes ? Par l’étendue d’un contrat aberrant, et ses conséquences judiciaires, ce procès constitue en soi un préjudice aux personnes en relation avec The Project. J’ai eu l’occasion d’aider The Project pour financer l’installation d’un artiste et je n’ai rien demandé d’autre qu’un engagement moral.
Il serait inquiétant que le marché de l’art accepte la victimisation de M. Lehmann, sans se poser plus de questions. Invoquant le procès comme la seule solution, Christian Haye n’ayant selon lui pas prise sur le réel, le collectionneur ne s’en est pas pourtant ému au moment de signer avec lui un contrat aussi aberrant pour un responsable de galerie. On lui saura gré d’être un homme d’affaires plus avisé que Christian Haye, et l’on pourra regretter que ce dernier ne soit guère en phase avec des principes qui font plus que jamais loi en matière d’art contemporain sur le marché américain. On connaît le prix de sa négligence : 1 730 000 dollars. Le prix du mépris ?
