Alphonse Bellier, le Roi des Enchères

Alphonse Bellier (1886 -1980), est la figure pionnière des enchères parisiennes qui imposa « l’art vivant ». De ses grandes dispersions de l’Entre-deux-guerres aux arbitrages délicats de l’Occupation, il jeta les bases éthiques et artistiques d’une lignée de référence sur le marché international.

Maître Alphonse Bellier dirigeant une vente aux enchères d'art à la Galerie Georges Petit, Paris, 1932. Photographie de Marianne Breslauer.
Photo par Marianne Breslauer, Maître Alphonse Bellier lors d’une vacation à la Galerie Georges Petit, Paris, 1932 © Walter & Konrad Feilchenfeldt / Courtesy Fotostiftung Schweiz.

L’Invention de l’Art Vivant à Drouot

L’histoire de la dynastie Bellier sur le marché de l’art parisien s’ouvre officiellement le 27 mars 1920, date de la nomination d’Alphonse Bellier au titre de commissaire-priseur titulaire de l’office 66 de la Seine. Originaire de Saint-Nazaire et initialement destiné au notariat, ce jeune homme de trente-cinq ans impose d’emblée un rythme et une vivacité inédits au cœur de l’Hôtel Drouot. Établissant d’abord son étude place Boieldieu avant de l’installer définitivement au 30 place de la Madeleine — épicentre du négoce de la haute curiosité —, Bellier s’affirme comme le grand architecte et le défenseur de ce que l’on nomme alors « l’art vivant ».
Là où l’institution privilégie le classicisme, Maître Bellier met en avant les audaces de la première École de Paris. Comprenant avant les autres la nécessité de soutenir l’avant-garde, il conçoit de nouvelles approches pour les ventes publiques : il convainc des artistes, collectionneurs et figures de l’avant-garde — à l’instar de Raoul Dufy, André Derain ou Suzanne Valadon — de soumettre directement leurs œuvres à l’épreuve des enchères. Parmi ses innovations les plus durables figure la pratique du prix de réserve garanti aux artistes vivants — engagement inédit pour un commissaire-priseur de l’époque, qui sécurise les créateurs tout en officialisant leur valeur marchande et qui préfigure les mécanismes que Christie’s et Sotheby’s généraliseront bien plus tard.

Collaborant étroitement avec l’expert de référence Joseph Hessel, assisté aussi par Charles Ratton et Robert Lebel — chacun garant de l’authenticité et de la rigueur des catalogues —, il s’impose rapidement dans le milieu, si bien que les œuvres de Georges Braque et Pablo Picasso rejoignent naturellement ses catalogues dès 1924.

L’Invention d’une Nouvelle Grammaire du Marché

C’est en juillet 1924 qu’Alphonse Bellier, en étroite complicité avec Léonce Rosenberg, accomplit un geste fondateur dans l’histoire du marché de l’art : il organise pour la première fois une vente publique associée au nom vivant et assumé de son propriétaire, le grand poète Paul Éluard, collectionneur éclairé que Bellier convainc de soumettre ses acquisitions à l’épreuve des enchères. Ce faisant, il invente la logique de de mise en scène de l’identité du collectionneur comme caution du goût, pratique que le marché international érigera en standard un siècle plus tard. André Breton, complice et témoin de cette révolution tranquille, participe lui aussi à ces échanges où le monde des idées et celui des prix se nouent indissociablement.

L’année suivante, en mars 1925, Bellier disperse la collection de Francis Carco — poète, romancier de Montmartre et amateur passionné de peinture vivante — puis, en juin, celle du dentiste et mécène Daniel Tzanck, ami de Duchamp. Ces deux vacations successives jouent un rôle historique méconnu : leurs résultats sous le marteau de Bellier révèlent empiriquement ce que le marché valorise réellement, notamment la figuration ardente de Modigliani, Soutine, Derain. En novembre 1925, la dispersion de la collection du couturier Paul Poiret — figure tutélaire de l’art décoratif et de la modernité visuelle française — confirme encore l’étendue de son rôle. Avec Bellier, la frontière entre arts majeurs, arts appliqués et mode devient un territoire de convergence.

Les Grandes Heures de la Peinture Moderne

Sous son marteau inspiré se succèdent les plus mémorables vacations de l’Entre-deux-guerres, jalons fondateurs de l’histoire de l’art moderne. L’État lui délègue en premier lieu la lourde charge d’orchestrer les célèbres ventes judiciaires de l’inventaire de Daniel-Henry Kahnweiler, révélant la plus grande dispersion d’œuvres cubistes historiques jamais réalisée.

Profil de Pablo Picasso en chapeau et trench-coat, présent lors de la vente aux enchères de la collection Silberberg à la Galerie Georges Petit, Paris, 1932. Photographie de Marianne Breslauer.
Pablo Picasso assistant à la dispersion de la collection Silberberg, Galerie Georges Petit, Paris, 1932. Photographie de Marianne Breslauer © Walter & Konrad Feilchenfeldt / Courtesy Fotostiftung Schweiz.

Suivront la dispersion mythique des œuvres de Francis Picabia appartenant à Marcel Duchamp en 1926, la mise aux enchères de la collection d’art primitif et surréaliste d’André Breton et Paul Éluard en 1931, et l’exceptionnelle dispersion Silberberg en 1932 à la galerie Georges Petit. Cette vacation, qui rassemblait des œuvres historiques de l’art moderne, confirma l’ascendant d’Alphonse Bellier sur les enchères de prestige et sa capacité à capter l’attention des plus grands collectionneurs privés et publics d’Europe et des États-Unis.


La stature internationale d’Alphonse Bellier se dessine avec une particulière netteté dans la dispersion, le 28 octobre 1926, de la collection de John Quinn — avocat new-yorkais et mécène visionnaire de la modernité, dont le cabinet avait défendu les intérêts des avant-gardes de Yeats à Joyce. Quinn est par ailleurs le donateur du seul grand Seurat présent dans les collections nationales de France. Organisée à l’Hôtel Drouot sous son marteau, cette vacation réunissait des toiles majeures de Cézanne, Matisse, Derain, Rouault, Rousseau ou encore Juan Gris, présentée par Jean Cocteau. Elle constitua l’un des premiers grands passages en vente publique parisienne d’un corpus américain entièrement consacré à l’art vivant. La même année s’était fondée la revue Cahiers d’Art de Christian Zervos — écho théorique et critique à ce que Bellier accomplissait sur le marché — et le commissaire-priseur entretenait avec ce milieu des complicités électives qui conduisirent notamment à la revente de stock de la revue.


C’est dans ce même élan que s’inscrivent, en 1931 et 1932, deux vacations complémentaires qui témoignent de l’étendue de ses réseaux et de sa capacité à articuler l’avant-garde et l’art primitif. En décembre 1931, il disperse à l’Hôtel Drouot la collection de Georges de Miré — rassemblement singulier de sculptures anciennes d’Afrique et d’Amérique, baromètre de l’engouement surréaliste pour les arts premiers. Quelques mois plus tard, en décembre 1932, à la Galerie Georges Petit, il orchestre la vente de la collection Jules Strauss : ce banquier francfortois éclairé avait patiemment constitué un ensemble de premier rang, de Delacroix aux impressionnistes, et la dispersion de 1932 — qui venait couronner une première collection déjà dispersée à Drouot en 1902 — consacra Bellier comme arbitre incontesté des grandes successions de l’École française. En 1938, à la Galerie Charpentier, il signe enfin la vente de la collection du duc de Trévise, avec pour experts Paul Rosenberg et Robert Lebel, confirmant la fidélité durable de l’aristocratie collectrice aux offices de Maître Bellier.

Couverture du catalogue de vente aux enchères de la Collection John Quinn, Hôtel Drouot, Paris, 28 octobre 1926. Tableaux modernes, aquarelles, gouaches et dessins de Cézanne, Matisse, Dufy, Picasso et autres maîtres. Commissaire-priseur : Me Alphonse Bellier.
Catalogue des Tableaux Modernes provenant de la Collection John Quinn, vente aux enchères publiques, Hôtel Drouot, Paris, 28 octobre 1926. Commissaire-priseur : Mᵉ Alphonse Bellier ; expert : Jos. Hessel.

L’Occupation et la sauvegarde du fonds de Léonce Rosenberg

Durant les heures sombres de l’Occupation, l’activité de l’étude est portée par un marché de l’art paradoxalement euphorique. Entre 1941 et 1944, Maître Bellier dirige plus de 250 ventes. En tant qu’officier ministériel soumis aux réglementations drastiques édictées par les autorités de tutelle, il se retrouve confronté aux exigences judiciaires imposées par les circonstances de l’époque et aux successions complexes — à l’instar de la très médiatisée vente après décès du docteur Georges Viau en 1942, sans parler des quatre vacations des collections de l’incomparable Félix Fénéon.

Alphonse Bellier, Léonce Rosenberg et l'expert Jean-Claude Bernard lors de la vente de la collection Silberberg, galerie Georges Petit, Paris, 1932.
Échanges entre Alphonse Bellier, le marchand Léonce Rosenberg et Tristan Bernard lors de la dispersion de la collection Silberberg, galerie Georges Petit, Paris, 1932.

Dans ce contexte d’une extrême sensibilité, Bellier s’efforce de protéger ce qui peut l’être en mettant son art de la négociation au service de figures amies. Dès avril 1941, avant la mise en place des administrations provisoires spoliatrices, il conclut un accord secret et salvateur avec son ami Léonce Rosenberg, prenant en charge anonymement 41 œuvres de son stock pour les disperser de manière fractionnée et ainsi préserver les intérêts du marchand.

La Libération et la collection de Gabriel Cognacq

Première page du catalogue de la vente aux enchères publiques après décès de Gabriel Cognacq, Hôtel Drouot, 21 mai 1952. Mentionne Maître Alphonse Bellier et Maître Étienne Ader comme commissaires-priseurs.
Catalogue officiel de la vente Gabriel Cognacq (Hôtel Drouot, 1952), co-dirigée par Alphonse Bellier et Étienne Ader.

À la Libération, la probité et la position de Bellier demeurent intactes. Reconnu par ses pairs et exempt de toute sanction, il met immédiatement les archives et l’expertise de son étude au service des familles et des galeristes victimes de spoliations pour les aider à documenter et retrouver leurs biens dispersés. C’est ainsi qu’il œuvre activement aux côtés de la galerie Jacob ou des frères Bernheim-Dauberville, initiant lui-même les démarches de recherche auprès des acquéreurs pour faire annuler les ventes de guerre et restituer les œuvres à leurs ayants droit.

La portée de son influence se manifeste également par la dispersion de la collection Gabriel Cognacq en 1952. À la galerie Charpentier, sous l’attention de la presse internationale, Alphonse Bellier orchestre une vacation historique. Cette série de ventes, dont les bénéfices furent intégralement reversés à la Fondation Cognacq-Jay, confirme son rôle d’arbitre incontesté.

Le témoignage le plus vibrant de la profonde dignité et de la confiance qu’il inspirait réside sans doute dans les dernières volontés de Georges Lévy. Arrêté et détenu à Drancy en octobre 1943 avant sa déportation à Auschwitz, ce grand collectionneur choisit explicitement Maître Bellier dans son testament pour orchestrer la vente posthume de sa collection. Exécutées fidèlement en 1947 et 1950, ces vacations de prestige permirent, selon le vœu du défunt et sous l’égide du grand rabbin Kaplan, de reverser l’intégralité des profits aux familles juives éprouvées par le conflit. En transmettant sa charge en 1958 après trente-huit années d’exercice continu, Alphonse Bellier laissait derrière lui une éthique du regard et un nom indissociable de l’histoire de l’art moderne.

Un regard, une lignée

Coupure de presse d'époque Le Figaro illustrant Maître Alphonse Bellier examinant une nature morte de Cézanne lors de la vente de la collection Ernest Cognacq en 1952.
Alphonse Bellier lors de la dispersion de la collection Gabriel Cognacq à la galerie Charpentier en 1952. Presse d’époque, Le Figaro.

La profondeur de cet héritage se mesure peut-être avec le plus d’acuité dans la figure de son fils, Jean-Claude Bellier — filleul d’Édouard Vuillard, dont le lien avec la famille Bellier relevait d’une très profonde amitié. Ker-Xavier Roussel, beau-frère de Vuillard et lui-même peintre nabi de premier plan, avait choisi Renée Deville — mère de Jean-Claude et épouse d’Alphonse, artiste lyrique et fille d’un ténor célèbre — comme exécutrice de ses volontés testamentaires ; la preuve que l’étude Bellier était un foyer de confiance où les artistes déposaient leur dernier regard sur leur propre œuvre. C’est dans cet environnement de complicité intime avec les grands du siècle que Luc Bellier put si précieusement bénéficier d’une connaissance du monde d’avant.