Le Monde : Gare au requin à la galerie Prisme — Luc Bellier Art
Gare au Requin : Le Monde sur l’exposition « Cape Fear » organisée par Luc Bellier et Pierre Lorquin galerie Prisme, présentant des œuvres de Newkirk, Desiderio, entre autres.

Retranscription de l’article
LE MONDE
GARE AU REQUIN À LA GALERIE PRISME
Fils de marchand, petit-fils de marchand, et marchand lui-même, Luc Bellier s’associe à Pierre Lorquin, dont la grand-mère se nommait Dina Vierny, modèle et muse de Maillol, fondatrice du musée du même nom à Paris, pour une exposition présentée à la galerie Prisme, dans le 7e arrondissement de Paris, qui montre qu’ils n’ont même pas peur. Son titre, « Cape Fear », est un hommage à deux grands films (Les Nerfs à vif, de Martin Scorsese, qui reprenait lui-même celui tourné presque trente ans avant par Jack Lee Thompson). On veut espérer qu’il s’agit pas là comme au cinéma de sombres secrets de famille : s’il y en a, ils sont bien cachés, par des œuvres assez spectaculaires.
Puisque bon sang ne saurait mentir, Luc Bellier a collectionné au fil des années (depuis 1989) un certain nombre de pièces époustouflantes, ici rassemblées sous ce thème de la peur. Pourquoi ? D’abord, dit-il, parce qu’aussi surprenant soit-il, cela n’avait jamais été fait ; ensuite, parce que, si l’angoisse, par exemple, nous réduit à moins que rien, la peur, et la décharge d’adrénaline qu’elle provoque, peut nous pousser à nous dépasser.
Et il est vrai qu’on est assez loin des expositions qu’on a pu voir dans sa galerie de la rue de l’Elysée, consacrées à Munch, Vuillard ou Picasso. Est-ce dû à la témérité du jeune Pierre Lorquin ? Un grand requin blanc accueille le visiteur au centre de la galerie Prisme qu’il anime. Ce n’est pas alentour de l’Elysée qu’on verrait pareille bestiole… L’escalier de secours, quoique en Plexiglas, construit comme le requin par Kori Newkirk, serait mieux adapté ! Mais il ne sera d’aucune utilité au pauvre type attaché à un arbre, tandis que deux autres l’arrosent consciencieusement d’essence.
Trente-huit œuvres
Il s’agit là d’une toile de Vincent Desiderio, et c’est un chef-d’œuvre. Peut-être pas de la peinture, mais de l’effroi qu’elle est parfois capable d’inspirer, si ce n’est pas du dégoût. Pour ce registre-là, on se reportera plutôt au portrait encagoulé d’un dignitaire du Ku Klux Klan photographié par Andres Serrano. Et pour la pitié, aux têtes (de Noirs morts) moulées, photographiées par Henri Foucault.
Mais comme Luc Bellier connaît bien l’histoire de l’art — il est même à craindre qu’il l’aime –, ces œuvres contemporaines (et il y en a d’autres) sont confrontées à d’autres plus anciennes, comme un autoportrait gravé par Rembrandt où l’artiste s’est représenté avec des yeux hagards ; un tableau anonyme peint à Naples durant la Renaissance, montrant un fort beau crâne posé, comme il se doit, sur des tibias entrecroisés, ou, dans une version plus rigolarde, due à Ensor, un pauvre bourgeois barbu et encravaté pris à partie par une foule de monstres infernaux à souhait. On y adjoindra ce dessin d’Otto Dix dans lequel un homme, vu de profil, affiche une assurance hautaine bien imprudente, vu les figures qui l’attendent dans les marges.
Il y a trente-huit œuvres en tout dans cette exposition. Toutes ne se valent pas, toutes ne sont pas nécessairement pertinentes rapportées au thème, ou alors, on a bien peur que cela nous ait échappé. Mais toutes ont été choisies comme une collection doit se faire : avec patience, passion, prise de risque parfois, et surtout bien en dehors des sentiers battus. Sans crainte. On peut les regarder de même.
HARRY BELLET
« Cape Fear », Prisme, La Galerie des galeries, 39, rue de Grenelle, Paris 7e. Tous les jours sauf lundi, de 14 heures à 19 heures, le samedi de 11 heures à 19 heures, jusqu’au 12 janvier.
