Édouard Vuillard : L’extrême volupté du silence — Le Figaro — Bellier Art

Présentation par Le Figaro d’exposition Édouard Vuillard Galerie Bellier, un ensemble de cinquante peintures et pastels retraçant l’œuvre de l’artiste

Article du journal Le Figaro consacré à l'exposition de peintures et pastels d'Édouard Vuillard à la galerie Bellier.
Tasset, J.-M. (2002). Vuillard, l’extrême volupté du silence. Le Figaro.

Retranscription de l’article

LE FIGARO

« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » Beaumarchais

ARTS — Une cinquantaine de peintures et de pastels en prélude à un hommage mondial pour l’un des plus grands peintres nabis

Vuillard, l’extrême volupté du silence

2003 sera l’année Édouard Vuillard (1868‑1940). Washington, Paris, Londres, Montréal et la parution du catalogue critique de son œuvre par Guy Cogeval rendront hommage à celui qui traversa la peinture nabis à pas de moine. La galerie Bellier frappe les trois coups, en exposant une cinquantaine de toiles et de pastels, venant de collections particulières. Le spectateur ébloui est alors doucement aspiré dans ces instants de vie intime où s’inventent dans le glissement tendre de la lumière des serres de silence. Redécouvrir l’œuvre de Vuillard, à une époque truffée de toutes sortes de pseudo‑innovations décousues, de sottises narcissiques, nous rappelle que la lucidité, la réflexion, la probité et le calme sont encore les vertus essentielles de l’art de peindre.

Si on jugeait Édouard Vuillard en tant que témoin de son temps, il ne tiendrait pas une place particulière dans l’histoire de l’art. Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste pour savoir combien son champ de vision était étroit. La plupart de ses peintures sont des sonnets condensés à la louange du juste milieu, idéalisant la vie sobre de la bourgeoisie telle qu’elle s’incarnait dans un bonheur, si tranquillement affirmé, car l’anecdote n’est plus ici la finalité de la toile, mais un simple prétexte. L’art africain, les Ballets russes, le dadaïsme, le surréalisme, le cubisme, Hitler ? Connais pas !… L’inflation seule semble avoir dérouté Édouard Vuillard, qui, à la fin de sa vie, estimait qu’on lui payait ses tableaux beaucoup trop cher.

Vuillard, comme nous le montre l’exposition très raffinée de la galerie Bellier, peint, des œuvres de ses débuts à la Chardin (Le Lapin de garenne) aux dernières où il dresse en pâte mate et granuleuse le portrait de la bonne société parisienne (Madame Juliette Weil et ses enfants), des univers familiers, des intérieurs calmement bourgeois. Son compagnon de l’aventure nabis, Bonnard, tapi à Saint‑Germain‑en‑Laye, à Ma Roulotte à Vernon, puis au Bosquet au Cannet, décrit des intérieurs toujours largement ouverts à la nature luxuriante et cajoleuse, au soleil qui libère l’ombre, à la tendresse de la végétation où éclate le rire vert de la terre, aux sortilèges de la lumière. Vuillard, lui, plus intimiste jusque dans ses allures de vieux célibataire à mitaines, se terrant dans un appartement de la place Vintimille d’où il domine un petit square étriqué et tranquille, invente, là, une allure de province à un Paris que chahutent, à un jet de pierre, les néons de Pigalle totalement étrangers à son univers. Vuillard ignore les préjudices de la vie moderne. Ses sujets sont hors de saison, hors d’époque, inscrits dans une tradition qui passe aux couleurs d’une individualité qui les prend en charge.

Sous la double influence des tons purs de l’école de Pont‑Aven et des estampes japonaises, Vuillard s’affirme comme un coloriste extraordinaire par ses valeurs rapprochées et ses tons rompus, par ses strictes volontaires comme par ses harmonies savantes, qu’il conjugue avec les audaces d’un simplificateur de formes et d’un metteur en page de génie. Pourtant, Vuillard n’est pas coupé du monde. Ce n’est pas un misanthrope. Il fréquente les intellectuels, les politiques et les poètes : Fénéon, Mallarmé, Léon Blum, Clemenceau, Henri de Régnier, Gide, Mirbeau et même Jules Renard. Grâce à eux, il fait son chemin dans la haute société, où il rencontre Lucie Hessel, dont l’entourage brillant lui apporte sans doute les contrastes et les tentations dont sa nature réservée a besoin.

Car Vuillard ne quitta jamais sa mère et lui voua toute sa vie une dévotion muette et respectueuse. Cet attachement envers celle qui avait su encourager sa vocation va définir l’autre pôle de son esthétique : toute sa vie, il sera le peintre aux yeux mi‑clos d’un temps sans voix, de la tendresse au foyer, des longues journées silencieuses mais baignées de la poésie indicible où s’apprivoise le tic‑tac des heures. Jusqu’à ce qu’elle disparaisse, sa mère, vaquant aux soins de la maison, cousant, allumant le feu, arrosant ses fleurs ou prenant ses tisanes. Le génie du peintre est d’avoir su exprimer cet univers quotidien avec un renouvellement si constant des lumières, des cadrages, des atmosphères, que le train‑train familial devient source d’émerveillement. On admire l’audace tranquille avec laquelle, abolissant la perspective, supprimant les ombres par des petites lueurs rusées, peignant par aplats, utilisant une technique singulière à la colle, l’artiste parvient à tout dire avec un charme renouvelé. Nous sommes au bord de l’autrefois.

Le raffinement sensuel, ici, remplace la description d’un instant. Proust est dans l’ombre, qui s’interroge longuement sur la portée de chaque sensation, et en note l’affleurement voluptueux dans l’espace de la conscience. Derrière chaque peinture de Vuillard, nous surprenons la confidence de l’écrivain : « Il dépend de nous de rompre l’enchantement qui rend les choses prisonnières, de les hisser jusqu’à nous, de les empêcher de retomber pour jamais au néant. »

La peinture de Vuillard, comme le verbe proustien, est une manière de tisonner le fugace. À la recherche du temps perdu.