L’art mis à nu par ses gardiens — Luc Bellier — Le Journal des Arts
L’art mis à nu par ses gardiens. Cette tribune de Luc Bellier pour Le Journal des Arts analyse les enjeux muséographiques du Louvre-Abou Dhabi.

Retranscription de l’Article
L’art mis à nu par ses gardiens
Il existera toujours des passions et intérêts autour de l’art qui se crée au moment où nous vivons, l’usage étant de donner au temps les moyens d’en dresser un inventaire éclairé. On s’étonne ainsi que le Louvre-Abou Dhabi ne reste à l’écart du bouillonnement de l’actualité artistique, qui compte dans sa ferveur des pompiers et artistes secondaires de demain. Cet étonnement est d’autant plus légitime si l’on considère que le vaste Guggenheim-Abou Dhabi sera exclusivement dédié à l’art contemporain, quand le Louvre-Abou Dhabi ne disposera, lui, que de 6 000 m² pour une collection couvrant toutes les civilisations depuis la préhistoire.
Le projet du Louvre-Abou Dhabi était né de la promesse grandiose d’un musée universel. Il paraît désormais sans fil conducteur ni méthodologie, sans don de soi non plus qui ait su convaincre le monde de l’art. La France agit ici par le biais d’une administration qui a négligé les avant-gardes nées sur son propre sol, pour acheter des œuvres mineures qu’elle ne montre plus, rappelant qu’administrer n’est pas — loin s’en faut — compatible avec voir, ni prévoir. Ici encore, elle n’a su faire confiance, ni utiliser les meilleures ressources et expertises de l’extérieur. Sans maîtrise du marché de l’art, elle a généré la frustration pour ne pas avoir su répondre aux attentes qu’elle a elle-même créées. Des œuvres hautement muséales ont été négligées par une incompétence muette, laissant perplexe sur les premiers achats.
S’agira-t-il d’un musée généreux et glorieux dans une région emblématique du XXIe siècle ? Un lieu de rencontre et de partage autour des aspirations et expressions de l’homme, propre à transcender les dogmes qui ventilent son énergie ? Ou bien verrons-nous une enseigne qui récite une partition scolaire, tout en étant une vitrine pour les artistes contemporains ? Il est prématuré de penser que cette promesse se soit volatilisée, mais il est possible que ce projet se trompe de destin. Les risques d’erreur sont latents, et le rituel initiatique propre à l’acquisition d’art risque de se perdre. Un autre écueil résiderait dans une vision de l’art moderne selon un prisme trop local : si les sources de l’art du XXIe siècle sont assurément planétaires, l’art moderne classique est un fait européen.
Délicats arbitrages
Il faut mesurer la difficulté pour Abou Dhabi d’intégrer les composantes et enjeux d’un projet inédit, dédié à un culte qui émane du monde occidental : le musée et ses beaux-arts. Mais l’émirat est décisionnaire et devra bâtir ses choix, et arbitrer entre excellence et pérennité, et actualité. Le budget de 40 millions d’euros est incompatible avec les textes officiels référant à la constitution d’une collection selon des critères d’exception, tant pour la qualité que pour la provenance des œuvres. Selon de tels critères, ce musée devrait ponctuer d’emblèmes, quand il en demeure d’admirables, le parcours artistique qui sera sa proposition. Mais une tradition française ignore le génie humain : de Seurat, météorite de l’histoire de l’art, la France ne doit qu’au don gracieux de John Quinn de posséder le moindre des cinq chefs-d’œuvre, de même Picasso a élu la France comme sa terre d’élection sans jamais s’en voir proposer la citoyenneté — laquelle France ne dispose d’un Musée national Picasso que par la création d’un dispositif fiscal. Le démiurge serait-il à nouveau négligé aujourd’hui ?
Ce musée devrait s’autoriser les disponibilités les plus adéquates pour réunir et consacrer ce que le temps a certifié afin de respecter, pour l’instruire, la diversité mais aussi la hiérarchie du génie humain. Il ne faudrait pas qu’il s’apparente aux choix de certains acteurs et « élus », dont l’activisme a plombé les mœurs artistic, en béatifiant Warhol, puis en intronisant Koons jusque dans les palais de l’État français. Nous continuons d’évaluer les correspondances entre les institutions artistiques et les données historiques du siècle écoulé, qui fut celui de la barbarie moderne, de même que celui-ci a débuté sous des augures destructeurs. Or, l’art le plus sommairement versé dans la congratulation de soi, et prétendu populaire par matraquage, est indifférent aux mouvements du monde. Il émane d’une forme de jury dont on oublie volontiers les liens avec le sujet jugé.
Un programme aussi ambitieux que le Louvre-Abou Dhabi ne saurait soumettre à la désillusion. La clairvoyance et un certain recul devraient s’imposer. Mais au pays de Louis XIV ne se refusent pas certaines tentations narcissiques. Or, quel meilleur miroir que l’art contemporain, si flou et incertain soit-il ? Le Louvre ne devrait prétendre à des arbitrages sur l’art contemporain, au risque d’ouvrir une boîte de Pandore. Hormis les centres d’art qui lui sont dédiés, aucune administration — de surcroît si sa mission est autre — n’est fondée à statuer sur l’art vivant. La solution tient en vérité dans l’accomplissement de ce projet tel qu’il a initialement été annoncé et compris : rassembler des œuvres qui ont fait et dit l’aventure humaine, notamment celles dont la magie transcende l’homme.
